Face à la persistance de l’insécurité et à la progression des menaces terroristes dans plusieurs régions d’Afrique de l’Ouest, la question du rôle des médias dans la défense de la cohésion nationale prend une nouvelle dimension. Au Burkina Faso, une initiative mérite à ce titre une attention particulière : l’immersion de journalistes au contact des Forces de défense et de sécurité (FDS).
En février 2025, des journalistes et des personnels civils du ministère de la Sécurité ont participé à une immersion dans un centre d’entraînement et auprès des unités d’intervention de la Police nationale. L’objectif affiché était de permettre aux professionnels des médias de mieux comprendre les réalités du terrain, les contraintes opérationnelles des forces de sécurité et les défis liés à la lutte contre le terrorisme.
Comprendre avant de raconter
Cette démarche pose une question essentielle : comment un journaliste peut-il rendre compte d’une guerre qu’il ne comprend pas suffisamment ?
L’immersion permettrait aux journalistes de mieux connaître les procédures de sécurité, les difficultés rencontrées par les soldats, les enjeux de la défense nationale, mais également les conséquences humaines du conflit. Elle peut ainsi contribuer à une information plus contextualisée, plus responsable et moins vulnérable aux manipulations.
Le Burkina Faso a d’ailleurs institutionnalisé une réflexion sur le rôle des médias dans le contexte sécuritaire à travers un « Pacte des médias burkinabè pour une communication de guerre contre le terrorisme et pour la reconquête du territoire national ». Celui-ci insiste notamment sur le civisme, le patriotisme, la sensibilisation des populations et la contribution des médias à la lutte contre le terrorisme.
Un exemple pour la sous-région ?
L’expérience burkinabè pourrait inspirer d’autres États confrontés à des menaces sécuritaires, notamment au Sahel et dans les pays du Golfe de Guinée. Une immersion adaptée aux réalités de chaque pays pourrait rapprocher journalistes, militaires, policiers, autorités civiles et populations.
Mais il existe une ligne rouge : patriotisme ne doit pas signifier propagande. Le journaliste demeure un professionnel de l’information. Son devoir est de défendre l’intérêt général tout en conservant son esprit critique, son indépendance et son obligation de vérifier les faits.
Cette précaution est d’autant plus importante que les organisations de défense de la liberté de la presse dénoncent, au Burkina Faso, une forte pression exercée sur les médias dans le contexte sécuritaire. Reporters sans frontières estime que la dégradation de la situation politique et sécuritaire a considérablement réduit l’espace pour une information pluraliste. Amnesty International a également documenté des pressions et des restrictions visant des journalistes dans le Sahel central.
Que peut apporter un journaliste militaire formé à l’État avec sa plume ?
Un journaliste ayant reçu une formation militaire peut devenir un précieux trait d’union entre l’armée et la société. Sa connaissance des notions de défense, de stratégie, de discipline, de sécurité opérationnelle et de psychologie du combattant peut lui permettre d’expliquer au public ce qui se joue derrière une opération militaire.
Avec sa plume, il peut informer sans exposer les positions ou les méthodes des forces engagées, déconstruire les fausses informations, expliquer les enjeux sécuritaires, valoriser les sacrifices des soldats, donner une voix aux populations affectées et contribuer à renforcer la résilience nationale.
Il peut surtout transformer la connaissance militaire en pédagogie citoyenne.
Former des journalistes à la défense, oui ; les transformer en communicants militaires, non.
C’est probablement là que réside la véritable leçon de l’expérience burkinabè. Dans une Afrique confrontée à des menaces sécuritaires de plus en plus complexes, rapprocher la presse et les forces de défense peut être utile. Mais ce rapprochement ne sera durable que s’il repose sur la confiance, la formation, l’accès à l’information et le respect de l’éthique journalistique.
La plume peut donc devenir une arme puissante contre la désinformation, la peur et la propagande. À condition qu’elle reste une plume de journaliste, même lorsqu’elle connaît le langage du soldat.